Monsieur Antonio Bembo Bernardino est rédacteur en Chef de « Libika Nkulu », le journal mensuel du FLEC (Front de Libération de Cabinda). Il répond ici à nos questions sur son parcours, sur son journal et donne son avis sur la liberté des médias au Cabinda. Nous le remercions tout particulièrement pour l’interview accordée :
- Monsieur, quel est votre parcours ?adhérez vous au FLEC (Front de Libération de Cabinda) et à ses revendications en vue de l’indépendance de Cabinda?
Je m’appelle António Bembo Bernardino, cabindais, âgé de 50 ans; enseignements primaire et secondaire à l’époque coloniale et sans avoir pu compléter ni mes Humanités ni accéder à l’enseignement supérieur. En réalité ma jeune génération a été emportée par la suite des événements occasionnés par la révolution des œillets au Portugal métropolitain, c’est-à-dire à Lisbonne. C’était le 25 avril 1974. Le 21 mars 1976, j’étais ainsi incorporé aux rangs de la Jeunesse Cabindaise née à l’ouverture officielle du bureau du FLEC à Tchiowa, ville capitale. C’est cette Jeunesse qui sous la direction de Monsieur N’Zita Henriques Tiago deviendra la fondation des forces armées cabindaises, le 8 novembre 1974. Mon apprentissage politique commencera en plein temps de guerre, à l’intérieur du pays, lorsque le Flec avait perdu sa base arrière dans les deux pays voisins. J’étais encore trop jeune. Je ferai ainsi moi-même, comme la plupart des dirigeants actuels du Flec/Fac, l’Ecole politique fondée par le guide principal, Monsieur N’Zita Tiago, dans les territoires libérés aussi connus comme « zones libérées ». Nous fûmes édifiés et cultivés en politique, dans l’histoire cabindaise, en culture traditionnelle et en culture générale en dehors de diverses autres formations acquises le long de ces 35 années de guerre de libération nationale que l’expérience des peuples appelle aussi une « UNIVERSITÉ ». Parmi ces formations nous avons bénéficiés non seulement une formation juridique, administrative, agricole et médicale mais aussi une formation journalistique grâce à l’assistance technique des amis étrangers qui ont maintes fois visité les zones libérées où pratiquement s’administrait en temps de guerre un mini-état révolutionnaire sous le drapeau du Flec/Fac avec une population d’environ 85.000 âmes. À notre tour nous avons aussi occupé la place de formateurs jusqu’à accéder aux fonctions politiques au sein du Mouvement. Ainsi je serai indiqué à la direction de l’Ecole politique pour succéder à mes prédécesseurs ainés parmi lesquels Monsieur Alexandre Tati Builo qui m’a toujours encadré jusqu’à présent.
Quelques chambardements s’étaient opérés dans les zones libérées, en 2002. Le Flec fut attaqué par une invasion de grande envergure des forces armées angolaises généralisée contre les zones libérées dès après la signature des accords de Luena qui ont mis pratiquement fin à la guerre entre l’UNITA et le MPLA. Face à environ 30.000 hommes de troupes lourdement armés et appuyés par des interventions aériennes et d’une artillerie interdites par des conventions internationales, le FLEC s’est vu obligé de se replier tactiquement de sa base principale à Cungo. Les populations civiles furent évacuées vers les zones sous contrôle du gouvernement angolais ainsi que dans les deux pays voisins. Les militaires disparaissaient et se déguisaient à nouveau dans la forêt luxuriante pleine de dangers sous une nouvelle stratégie de guérilla qui perdure jusqu’à présent. Après ces changements j’ai été autorisé par la direction à faire de temps en temps des courts séjours de services à l’extérieur pendant lesquels je profite de suivre une petite formation en informatique. Voila comment nous sommes devenus des combattants polyvalents de la liberté dans cette lourde mission où nous avons comme rôle principal d’assurer moralement les populations et les militaires qui continuent à tenir mordicus les positions de la résistance à l’intérieur du pays.
- Quand avez vous commencé à rédiger la feuille « Libika Nkulu » ?qu’est ce qui vous a motivé à l’écrire ?
Je ne suis pas le créateur de LIBIKA NKULU. Cette Feuille est une création du vice-président du Flec, Monsieur Alexandre Tati Builo, mon chef direct dans les fonctions politiques depuis son accession au secrétariat permanent du Bureau Central comme secrétaire permanent. Il en est le cerveau et l’intelligence. Moi je ne suis que Rédacteur en Chef.
La motivation d’y parvenir s’explique en bonne et due forme. Après avoir perdu sa principale base, le Flec/Fac a changé le fusil d’épaule : il s’ouvre à la réunification avec d’autres sensibilités cabindaises sans aucune préparation politique et plongé dans des querelles intestines plaçant l’ennemi dans une position avantageuse. L’infidélité et la trahison qui gagnent facilement les rangs du mouvement nationaliste cabindais. Le fossé entre le comportement des dirigeants cabindais et la réalité du moment. La facilité avec laquelle nous nous devions de l’essentiel pour s’occuper des choses mesquines, insignifiantes et secondaires. Notre incapacité de se mettre ensemble pour affronter des choix difficiles dans les moments les plus délicats de la lutte. La corruptibilité facile de nos dirigeants politiques, notre lâcheté politique, enfin tout ce qui fait souffrir amèrement notre peuple abandonné à son triste sort par ces enfants qui au bout des lèvres disent défendre ses droits. Tout cela est à l’origine de la création de LIBIKA NKULU. Au lieu de laisser des sottises, des injures mutuelles et des propos régionalistes, tribalistes et raciaux qui déchirent davantage la société cabindaise, nous avons pensé de créer cette Feuille pour occuper le Net cabindais dans l’espoir de contribuer humblement à l’édification, à l’unicité, à la réconciliation et à la fraternisation du Cabinda avec soi même qu’il soit noir ou blanc, homme ou femme, jeune ou vieux, chrétien ou pas. Voila ce qui nous a conduits à ce but.
- Que signifie « Libika Nkulu » ? où est diffusé le journal et quelle est sa périodicité ?
Libika Nkulu est un nom issu de la langue ibinda (fiote) qui en français signifie « héritage des aïeux » avec une philosophie donnée :un patrimoine perçu des ancêtres comme symbole ou référence historique dans la défense de certains droits par les futures générations. Les conditions ne nous permettent pas de créer pour le moment un site web comme support. Mais nous avons un grand réseau de distribution électronique qui s’en réclame comme partie intégrante. Nous utilisons aussi le papier pour la consommation de masse. Nous sommes une édition mensuelle même si les conditions matérielles ne nous permettent pas la rapidité de diffusion qui nous est tant exigée par le grand réseau de lecteurs qui ne cesse de s’élargir d’avantage. Par manque d’un équipement répondant à une bonne organisation performante pour plus d’efficacité, il nous sera toujours difficile de surmonter ces grands écarts de diffusion entre les deux versions de langue, nommément la portugaise et la française, qui pour le moment couvrent nos éditions. En termes de diffusion nous sommes lus principalement au Cabinda et dans les deux pays voisins avec tendance de s’étendre ailleurs. Vous pouvez vous rendre compte qu’il faut être un patriote convaincu pour travailler dans de telles conditions comme les nôtres !
- Comment vous procurez vous les informations contenues dans « Libika Nkulu » ?
Nous puisons nos informations non seulement dans l’histoire mais aussi dans la réalité de notre lutte puisque nous sommes nous-mêmes des combattants. Donc nos recherches s’appuient aux annales de notre lutte, aux archives écrits et vivants et à la réalité quotidienne dans le drame cabindais.
- Dans vos articles et éditoriaux, vous disséminez des adages et des proverbes : sont-ils issus la sagesse cabindaise ? (cf: « La vérité n’est qu’une seule, têtue et imbattable »)
Nos proverbe et adages viennent surtout de l’expérience vécue au sein de la lutte, des enseignements politiques, de notre sagesse ancestrale et de la culture générale. Entre parenthèses prenons un exemple sur l’actuelle réalité cabindaise, après avoir subi les conséquences catastrophiques de la division et du déchirement du tissu de la lutte, qui ne pourra pas se rendre compte que « la haine commence la où l’amour termine. Alors tachons-nous de soigner l’amour et d’éviter qu’il s’entraine à la frontière ». Dans cette optique la propre Bible aussi y abonde en enseignant qu’« une maison qui se divise, celle-ci se divise contre elle-même ». Et dans le même ordre d’idées, « la confiance en soi est le grand secret du succès en tout entreprise humaine ».
- A propos de la liberté des médias au Cabinda, est-il possible d’enquêter sur le terrain ?l’accès est-il possible ?
Sous occupation militaire le Cabinda restera une chasse gardée du régime angolais, donc la seule province est placée sous haute surveillance à cause de la résistance cabindaise qui représente une menace permanente contre la présence angolaise. Il s’agit d’un territoire où habituellement des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité sont commis dans le silence et loin des yeux et des oreilles de l’opinion publique internationale et cela sous le silence coupable des puissances occidentales avec des intérêts économiques au Cabinda. Renseignez-vous auprès d’autres sources et quelqu’un vous dira combien de journalistes ont eu le libre accès pour passer au Cabinda afin d’enquêter sur la réalité politique, économique et sociale dans ce territoire. On vous parlera aussi certainement de l’arrestation presque d’un mois qu’avait vécue Sara Wikes, envoyée spéciale l’Ong britannique Global Witness pour enquêter sur les revenus pétroliers dont bénéficient les populations cabindaises. Il s’agit ici des embarras qui d’un côté lui ont permis de comprendre la réalité politique au Cabinda et dont elle n’a pu se débarrasser qu’après une intervention des Sénateurs américains parmi lesquels l’actuel président des EUA.
- A ce titre, comment avez vous vécu l’arrestation du journaliste de la « Voix d’Amérique », Fernando Lello en 2007 ?
C’est avec consternation et amertume que nous suivons la situation de Fernando Lello. Son arrestation fait partie de cette politique de répression dont est victime toute voix cabindaise qui ose s’opposer à la politique de répression et aux injustices quotidiennement vécues par la population cabindaise, en particulier tout activiste des droit de l’homme comme Lello. Il s’agit d’une simple mascarade car comment pouvez-vous comprendre qu’un pauvre civil soit capable d’accomplir une opération militaire dont on ne sait ni issue ni commanditaire? D’ailleurs, il n’y a eu aucune preuve matérielle qui pourrait justifier des telles accusations. Ça ne peut être qu’une accusation gratuite qui dissimule très mal l’intention politique de taire par la force toute les voix de la société civile cabindaise qui dénoncent la répression et les perpétuels actes de violation des droits de l’homme au Cabinda.
- A votre avis, la profession de journaliste est menacée au Cabinda ? Il y a un « silence des médias» sur la situation du Cabinda ?
Oui, comme nous venons de dire ci-haut, si vous voulez être journaliste au Cabinda il faut être et faire ce qui suit :
- Être membre du MPLA et faire sa volonté
- Collaborer étroitement avec le régime contre une « rémunération spéciale » pour ne rien dénoncer sur les « secrets » du régime. Cela veut dire que toutes vos informations doivent passer par une censure des différents services de sécurité politique qui infestent et caractérisent le régime politique angolais.
- Ne parler que de « belles choses » sur le régime.
Avec ce que nous venons de vous répondre, nous vous laissons conclure vous-même sur le pourquoi de ce lourd silence médiatique que connait le Cabinda tant à l’intérieur qu’à l’extérieur partant des pays limitrophes qui sont des témoins oculaires du drame cabindais mais ne peuvent dire un mot, je dis bien de vérité par rapport « aux bonnes choses » prêchées tambour battant par le régime sur le Cabinda afin de soudoyer des investisseurs étrangers qui constituent l’actuelle priorité du pouvoir angolais.
N.b: Cliquez sur ce lien pour lire la version française de Libika Nkulu (Juin 2009):
http://justinodaoliveirabango.blog.tdg.ch/tag/libika+nkulu